| ARTíCULO

Keywords

Tribunal de Justice
Union Européenne

Abstract

Le Tribunal de l’Union européenne joue un rôle primordial dans la communauté de droit qu’est l’Union européenne en exerçant un contrôle de légalité accru de ses actions et en permettant ainsi une application homogène du droit de l’Union en son sein depuis 1988. Par ailleurs, il a su évoluer au fil des diverses réformes qui l’ont structurellement façonné et s’adapter aux nombreuses compétences que lui ont dévolues progressivement les Traités. Ainsi, le Tribunal de l’Union est compétent pour connaître en première instance différents types de recours et trancher des litiges relevant de matières complexes à portée principalement économique. Par conséquent, le Tribunal de l’Union, dont le nombre important d’affaires fluctue en fonction des politiques européennes adoptées, est une juridiction réactive et efficace qui participe amplement à l’interprétation du droit garantie par la Cour de justice.

 

N.° 1 (Enero-Marzo de 2017)
Enero de 2017
29-41

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I. L’Union Européenne, une communauté de droit

En combinant les caractéristiques d’une structure fédérale et celles d’une organisation internationale classique, l’Union européenne apparaît comme une construction juridique sui generis. Elle a su prendre une forme juridique inédite avec un nouveau type de coopération et d’intégration pour les États membres qui la composent. Ce résultat a été atteint grâce à un ensemble d’instruments juridiques qui rendent la nature de l’ordre juridique de l’Union européenne ainsi que son rapport avec les droits nationaux et le droit international complexes et spécifiques.

Cette complexité et cette spécificité ne devraient toutefois pas faire oublier que le fonctionnement de l’Union européenne est encadré par un principe fondamental simple et clair, tiré de la notion de l’État de droit. Les actions de l’Union européenne sont menées dans le cadre d’actes juridiques qui sont soumis au contrôle du juge. Cette place primordiale du droit dans l’intégration européenne constitue un élément unificateur du système de l’Union européenne.

L’Union européenne s’est dotée d’institutions supranationales qui peuvent édicter des actes normatifs et individuels directement applicables dans les États membres de l’Union. L’application du droit de l’Union reste néanmoins principalement du ressort des autorités nationales. C’est cette convergence et cette intégration des compétences de l’Union avec celles des États membres qui impliquent que l’ordre juridique de l’Union constitue un système cohérent avec les ordres juridiques des États membres.

L’Union européenne est une communauté de droit avec un système juridique qui prévoit des mécanismes pour garantir le respect des règles émises par les institutions, organes ou organismes de l’Union. Participent au fonctionnement de tels mécanismes les deux juridictions de l’Union, que sont la Cour de justice de l’Union européenne et le Tribunal de l’Union européenne, mais aussi les juridictions nationales des États membres.

Au premier chef, ce sont d’ailleurs les juridictions nationales de chacun des vingt-huit États membres qui ont la charge, au quotidien, de veiller au respect du droit de l’Union. À ce titre, l’article 19 du traité sur l’Union européenne (TUE) prévoit que les États membres établissent les voies de recours nécessaires pour assurer une protection juridictionnelle effective dans les domaines couverts par le droit de l’Union. Les juridictions nationales se retrouvent juge de droit commun pour faire appliquer le droit de l’Union, quand elles sont confrontées à un litige devant elles qui pose un problème, par exemple, de droit du travail, de droit de l’environnement ou de droit des transports, qui relève du champ d’application d’une règle de l’Union. En dépit de son caractère supranational, la mise en œuvre du droit de l’Union est fortement décentralisée. Ce sont en effet principalement les administrations nationales qui appliquent le droit de l’Union vis-à-vis des particuliers. Ces derniers sont donc normalement en contact avec leurs autorités administratives locales même dans les domaines relevant du droit de l’Union. Ceci explique que c’est le juge national qui est, en première ligne, confrontée à l’interprétation et à l’application du droit de l’Union.

Pour éviter que l’application du droit de l’Union ne varie en fonction du système juridique de chaque État membre et pour veiller à une interprétation homogène de ce droit sur tout le territoire de l’Union, un mécanisme de coopération entre les juridictions nationales et la Cour de justice a été mis en place dès l’origine des traités européens. La Cour de justice assure, conformément à l’article 19 TUE, le respect du droit dans l’interprétation et l’application des traités. En vertu de l’article 267 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), elle est compétente pour statuer, à titre préjudiciel, sur l’interprétation des traités et sur la validité et l’interprétation des actes pris par les institutions, organes ou organismes de l’Union. Ainsi, lorsque se pose un problème de validité ou d’interprétation d’une règle de droit de l’Union devant les juridictions nationales dans le cadre d’affaires dont elles sont saisies, elles peuvent ou doivent, selon le cas de figure, saisir la Cour de justice par le biais d’une question préjudicielle qui donnera lieu à une décision de la Cour permettant à la juridiction nationale, à l’origine du renvoi, de pouvoir ensuite trancher le litige devant elle, au niveau national. Ainsi, c’est finalement la Cour de justice qui donne une interprétation uniforme et autoritaire des normes du droit de l’Union.

Si ce mécanisme de coopération est fondamental et représente une très grande part du travail de la Cour de justice, tant en volume (plus de 60% des affaires introduites devant la Cour sont des renvois préjudiciels) qu’en substance, il se révèle inadapté lorsqu’il s’agit de contrôler, par la voie de recours directs, la légalité des actes pris par les institutions, organes ou autres organismes de l’Union. Même si l’application du droit de l’Union relève principalement des autorités des États membres, les autorités de l’Union jouissent d’une compétence d’administration directe dans certaines matières. Ainsi, les institutions, organes ou organismes sont amenés à prendre des actes destinés à produire des effets juridiques pour les citoyens des États membres de l’Union. Par ailleurs, l’Union européenne jouissant d’une large compétence législative et règlementaire, les actes normatifs peuvent également constitués des actes susceptibles de recours.

Il est apparu impensable, dès le début de la construction européenne, que le contrôle de légalité de ces actes dans le cadre de recours directs dirigés à l’encontre de tels actes puisse être laissé à l’appréciation des juridictions nationales, sauf à courir alors le risque de voir les institutions et organes de l’Union dépendre des systèmes juridiques des États membres et de ne pas bénéficier d’un contrôle juridictionnel autonome. Tout comme l’intérêt d’assurer une interprétation homogène du droit de l’Union justifiait le renvoi préjudiciel, le contrôle des actes de l’Union a milité pour la mise en place d’une juridiction propre à l’Union, également de nature internationale. Tel a été l’objet de la création de la Cour de justice, d’abord, et du Tribunal, en 1988, ensuite.

II. Le contrôle de légalité des actions de l’Union Européenne

Le contrôle des actes de l’Union européenne dans le cadre de recours dirigés contre eux devant les juridictions de l’Union remplit le rôle fondamental de contrôle de la légalité de l’action des autorités publiques, inhérent à un système gouverné par le principe de l’État de droit. Souvent mais pas uniquement, il s’agit du contrôle de la légalité de l’action administrative des organes de l’Union.

Aux termes de l’article 263 TFUE, c’est à la Cour de justice que revient le rôle de contrôler la légalité des actes législatifs, des actes du Conseil, de la Commission et de la Banque centrale européenne, autres que les recommandations et les avis, et des actes du Parlement européen et du Conseil européen destinés à produire des effets juridiques à l’égard des tiers. La Cour de justice contrôle aussi la légalité des actes des organes ou organismes de l’Union, autres que les institutions précitées, destinés à produire des effets juridiques à l’égard des tiers.

Le contentieux de la légalité desdits actes a été transféré progressivement au Tribunal, depuis sa création jusqu’à aujourd’hui. En vertu de l’article 256 TFUE, le Tribunal se retrouve désormais compétent pour connaître en première instance des recours visés à l’article 263 TFUE, à l’exception toutefois de ceux que le statut réserve à la Cour. Le recours prévu à l’article 263 TFUE est un recours en annulation qui peut conduire, en cas d’illégalité constatée, à l’annulation rétroactive de l’acte contesté. Le juge ne peut pas prendre une nouvelle décision à la place de l’administration. Celle-ci est tenue de prendre les mesures nécessaires pour exécuter l’arrêt d’annulation. S’agissant des sanctions pécuniaires, la règlementation de l’Union peut attribuer au Tribunal une compétence de pleine juridiction qui lui permet de fixer directement le niveau de la sanction. Le recours en annulation constitue la voie de droit la plus importante et efficace à la disposition des justiciables mécontents des actes qui les concernent. Elle est complétée par certains autres types de recours.

Ainsi le Tribunal est-il compétent également pour connaître en première instance des recours visés aux articles 265 (recours en carence), 268 (recours en indemnité), 270 (recours en matière de fonction publique européenne) et 272 TFUE (clause compromissoire), à l’exception de ceux que le statut réserve à la Cour. À cet égard, l’article 51 du statut de la Cour détaille les cas de recours au titre des articles 263 et 265 TFUE qui sont réservés à la Cour [1].

Le Tribunal (ou General Court selon sa terminologie anglaise, Tribunal General selon sa terminologie espagnole) apparaît ainsi, depuis l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne en 2009, comme la juridiction de droit commun pour connaître de la légalité des actes des institutions, organes et organismes de l’Union, sous réserve des quelques cas réservés à la Cour. Ce faisant, sur un volume d’un peu moins de 1 000 affaires introduites annuellement [2] devant le Tribunal, plus de 75 % de ces affaires correspondent à des recours en annulation (y inclus les recours de propriété intellectuelle). Les autres recours sont, en nombre, beaucoup moins importants et, par rapport à l’ensemble des affaires introduites devant le Tribunal, ils représentent des pourcentages plus anecdotiques rapportés au nombre total de toutes les autres affaires. Ainsi, à titre d’exemple, en 2015, sur l’ensemble des affaires introduites, 4,33 % étaient des recours en carence, 3,61 % des recours en indemnité, 1,81 % des recours « clause compromissoire », 13,36 % des procédures particulières, dont les recours en référé.

En fonction de la nature du recours dont il est saisi, le Tribunal va exercer un contrôle très différent. C’est-à-dire qu’à chaque recours va correspondre une grille de lecture adaptée et le Tribunal portera son attention sur des aspects très spécifiques, propres au contentieux en cause et aux demandes du requérant.

Ainsi, dans le cadre des recours au titre de l’article 263 TFUE (recours en annulation), toute personne physique ou morale peut introduire une action devant le Tribunal contre les actes dont elle est destinataire ou qui la concernent directement et individuellement, ainsi que contre les actes réglementaires qui la concernent directement et qui ne comportent pas de mesures d’exécution. Le Tribunal va alors contrôler la légalité de ces actes, en vérifiant non seulement les conditions de recevabilité du recours (objet, nature et substance de l’acte attaqué, capacité à agir, intérêt à agir et qualité pour agir du requérant), mais aussi la compétence de l’auteur de l’acte attaqué, la violation éventuelle des règles substantielles (la motivation de l’acte, le respect des règles de procédure), l’absence d’erreurs de droit ou d’erreurs d’appréciation, le détournement de pouvoir, le respect de toute une série de principes fondamentaux, tels que les droits de la défense, le principe de proportionnalité, le principe de la confiance légitime, le principe de bonne administration. Selon le domaine dans lequel l’acte attaqué a été adopté, le Tribunal exercera son contrôle d’une manière plus ou moins intense. À cet égard, il effectuera un contrôle restreint dans les cas où l’auteur de l’acte dispose d’un pouvoir discrétionnaire ou d’un large pouvoir d’appréciation. Le Tribunal se limitera alors à rechercher l’existence d’une éventuelle erreur manifeste d’appréciation.

Dans le cadre des recours au titre de l’article 265 TFUE (recours en carence), toute personne physique ou morale peut introduire une action devant le Tribunal pour faire grief à l’une des institutions, ou à l’un des organes ou organismes de l’Union d’avoir manqué de lui adresser un acte autre qu’une recommandation ou un avis. Pour de tels recours, des conditions de recevabilité doivent être remplies, liées à la nature de la procédure, le recours n’étant recevable que si l’institution, l’organe ou l’organisme en cause a été préalablement invité à agir et si un délai de deux mois s’est écoulé après cette invitation, lorsque l’institution, l’organe ou l’organisme n’a pas pris position. Le Tribunal veille ainsi au respect de ces conditions, mais aussi à celles requises pour constater la carence, c’est-à-dire l’existence d’une omission illégale, à savoir la violation du Traité par l’institution, organe ou organisme qui se sera abstenu de statuer dans une situation où il ou elle y est tenu. Les conditions de déclaration de la carence requièrent d’identifier la violation du droit de l’Union avec l’obligation légale d’agir.

Dans le cadre des recours au titre de l’article 268 TFUE (recours en indemnité), le Tribunal peut être amené à connaître de litiges relatifs à la réparation des dommages visés à l’article 340, deuxième et troisième alinéas, TFUE (responsabilité non contractuelle). Il procèdera alors au contrôle de l’intérêt à agir du requérant, de l’imputabilité du dommage, du fait générateur, de l’existence du dommage et du lien de causalité entre ce fait générateur et ce dommage.

S’agissant des recours au titre de l’article 270 TFUE (recours fonction publique), le Tribunal connaît, en première instance, des litiges entre l’Union et ses agents, dans les limites et conditions déterminées par le statut des fonctionnaires de l’Union et le régime applicable aux autres agents de l’Union. Ce contentieux, un temps attribué à une juridiction spécialisée, le Tribunal de la fonction publique de l’Union européenne, est, depuis le 1er septembre 2016, à nouveau de la compétence du Tribunal, en première instance, le Tribunal de la fonction publique ayant été supprimé.

Dans le cadre des recours au titre de l’article 272 TFUE (clause compromissoire), le Tribunal se retrouve compétent, en première instance, pour statuer en vertu d’une clause compromissoire contenue dans un contrat de droit public ou de droit privé passé par l’Union ou pour son compte. Il exerce une compétence de pleine juridiction dans ce genre de contentieux et les moyens au soutien des recours seront liés au contrat en cause. Le droit applicable à ce dernier étant choisi par les parties au contrat, il peut correspondre au droit d’un État membre, par exemple. En pareil cas, le Tribunal devra juger à la lumière des règles de ce droit national et il exerce les fonctions de juge civil.

L’ensemble de ces différents recours permet aussi au Tribunal d’être saisi et de connaître de questions très variées et avec des enjeux considérables, touchant des matières aussi diverses que, par exemple, la concurrence, les aides d’État, l’accès aux documents, l’environnement, les marchés publics, la politique agricole, la propriété intellectuelle et les mesures restrictives prises dans le cadre de l’action extérieure de l’Union.

Il convient de souligner l’étendue du contrôle du juge de l’Union en ce que, en principe, toute action de tout organe de l’Union européenne qui constitue un acte produisant des effets juridiques contraignants peut faire l’objet d’un recours juridictionnel. Cet état du droit est aujourd’hui inscrit notamment à l’article 263 TFUE et à l’article 47 de la charte des droits fondamentaux de l’Union qui garantissent l’accès au juge. La Cour de justice a déjà consacré ce principe dans sa jurisprudence des années 1980 (voir notamment arrêt du 23 avril 1986, Les Verts/Parlement, 294/83, EU:C:1986:166, point 23). Les matières qui restent en-dehors du contrôle du juge sont aujourd’hui très restreintes. À cet égard, il convient de mentionner les dispositions relatives à la politique étrangère et de sécurité commune (article 275 TFUE). Toutefois, même dans cette matière, le juge de l’Union est compétent en ce qui concerne les décisions prévoyant des mesures restrictives à l’encontre des personnes physiques et morales.

III. Sur la procédure devant le Tribunal

La procédure devant le Tribunal comporte deux phases principales, l’une écrite et l’autre orale. De ces deux phases, la première est certainement la plus importante puisque la règle principale est que tous les éléments essentiels de l’affaire, à savoir notamment les chefs de conclusions, les moyens et les preuves devraient normalement être présentés avant la tenue de l’audience. En d’autres termes, l’affaire est instruite lors de la phase écrite. Celle-ci comporte un ou deux échanges de mémoires entre les parties.

Le rôle de l’audience est d’être un complément de la phase écrite. L’audience reste néanmoins une étape utile et importante dans beaucoup d’affaires. Devant le Tribunal, les parties ont, en principe, droit à la tenue d’une audience et celle-ci constitue un aspect substantiel d’un procès équitable. Le Tribunal peut également décider d’office de l’organisation d’une audience.

Comme le contentieux devant le Tribunal est constitué dans sa grande majorité par les recours en annulation ou en indemnité, la partie requérante est le plus souvent une personne privée, à savoir une entreprise ou une personne physique, alors que la partie défenderesse est une institution ou un organe de l’Union européenne. La Commission et l’Office de l’Union européenne pour la propriété intellectuelle sont le plus souvent les parties défenderesses devant le Tribunal. Au cours de la procédure, des particuliers, des institutions ou des États membres peuvent être également présents en qualité d’intervenants. En pareil cas, ils interviennent pour soutenir l’une des parties principales.

En tant que juridiction internationale, l’une des caractéristiques du Tribunal est son fonctionnement en plusieurs langues. Toute langue officielle de l’Union européenne (à l’heure actuelle, il y en a 24) peut être la langue de procédure. Les langues les plus souvent utilisées sont l’anglais, le français et l’allemand. La langue de travail interne du Tribunal est le français.

Les juges du Tribunal sont répartis en neuf chambres. La formation de jugement de base est une chambre composée de trois juges. Le Tribunal peut décider de renvoyer une affaire à une formation composée de cinq juges ou même à la grande chambre, laquelle est composée de 15 juges. Le recours au juge unique est également possible, mais très rarement utilisé. Au 1er janvier 2017, le nombre total des juges du Tribunal était de 44. Les juges sont nommés comme les membres de la Cour de justice, par les États membres pour un mandat de six ans renouvelable.

IV. Aperçu sur certaines matières

L’élargissement des compétences des autorités de l’Union européenne a non seulement augmenté le volume du contentieux devant le Tribunal, mais également introduit de nouvelles matières. Le spectre des affaires est aujourd’hui relativement vaste. Dans certaines matières, le nombre d’affaires reste assez stable, avec des fluctuations réduites. D’autres matières se révèlent moins prévisibles et peuvent connaître des variations importantes du nombre d’affaires introduites d’une année sur l’autre. Une nouvelle législation, des changements dans les pratiques administratives ou des événements de la politique européenne ou mondiale peuvent, entre autres, avoir un impact direct sur le nombre d’affaires introduites devant le Tribunal. Celui-ci doit pouvoir s’adapter vite aux changements de son contentieux.

Globalement, la plus grande partie des affaires portées devant le Tribunal relève du droit économique. Le plaignant habituel est une entreprise à l’encontre duquel une autorité de l’Union, le plus souvent la Commission ou une agence de l’Union, a pris une décision négative, par exemple en lui refusant ou retirant une autorisation ou un avantage ou en lui imposant une sanction. En tant que juge de droit commun pour les actes des organes de l’Union européenne, le Tribunal ne voit pas sa compétence limitée aux seules affaires économiques. Cette compétence peut s’étendre à des questions beaucoup plus variées. De même, la partie requérante peut être non seulement une entreprise mais également une personne physique. Ci-après sont mentionnées les principales matières que le Tribunal peut être amené à connaître.

Propriété intellectuelle. Statistiquement, ce sont d’abord les questions de propriété intellectuelle qui sont les plus nombreuses à être portées devant le Tribunal. En 2015, sur un total de 831 affaires introduites, 303 ont relevé de ces questions de propriété intellectuelle. Selon les années, elles peuvent correspondre à 40 % du nombre d’affaires du Tribunal. Dans le cadre de ces affaires, le Tribunal exerce un contrôle des décisions prises par l’Office de l’Union européenne pour la propriété intellectuelle. Il s’agit principalement des affaires de marques qui sont régies par le règlement sur la marque de l’Union européenne (n° 207/2009). Une telle marque peut être enregistrée auprès de l’Office pour avoir une protection au niveau de toute l’Union européenne. Les litiges sont généralement soit un contentieux entre le demandeur d’une nouvelle marque et l’Office qui a refusé l’enregistrement de sa propre initiative (litiges extra partes), soit un contentieux impliquant également le titulaire d’une marque déjà enregistrée qui conteste la demande d’enregistrement (litiges inter partes).

Aides d’État. Les affaires d’aides d’État représentent également une part non négligeable du contentieux devant le Tribunal. Ainsi, en 2014 et 2015, respectivement 148 et 73 de ces affaires étaient introduites devant le Tribunal. Elles sont le plus souvent d’un enjeu considérable. Les articles 107 à 109 TFUE contiennent des dispositions matérielles sur les aides d’État. Le principe est que les aides accordées par les États membres aux entreprises sont interdites si elles faussent ou menacent de fausser la concurrence. Les mesures interdisant les aides d’État font ainsi partie des mécanismes pour empêcher et supprimer les entraves à la concurrence. Le régime des aides d’État prévoit toutefois plusieurs dérogations à cette interdiction, étant donné qu’une aide d’État peut, sous certaines conditions, contribuer à atteindre des objectifs justifiés. La Commission joue un rôle important dans l’application des dispositions relatives aux aides d’État, notamment en ce qui concerne la décision sur la question de savoir si l’aide peut faire l’objet d’une dérogation. Dans ce contexte, la Commission peut être amenée à prendre des décisions imposant la récupération des aides illégales. C’est devant le Tribunal que les entreprises concernées et les États membres ont la possibilité de contester les décisions de la Commission dans cette matière.

Concurrence. Les articles 101 et 102 TFUE interdisent les ententes entre les entreprises ainsi que l’abus de position dominante d’une entreprise. Au niveau de l’Union européenne, la Commission dispose des compétences pour prendre des décisions concernant l’application du droit de la concurrence de l’Union européenne. À cette fin, elle peut notamment adresser aux entreprises des décisions exigeant qu’elles mettent fin à l’infraction constatée. Elle peut également infliger aux entreprises des sanctions pécuniaires. Le Tribunal est compétent pour examiner les recours des entreprises dirigées contre ces décisions. Le nombre de tels recours n’est pas nécessairement élevé (41 affaires introduites en 2014 et 17 en 2015) mais les affaires en question sont souvent volumineuses et, en cas de sanction, peuvent être financièrement très importantes.

Mesures restrictives. Dans le domaine de la politique étrangère et de sécurité commune, l’Union européenne s’est dotée de pouvoirs pour prendre différents types de mesures restrictives, non seulement à l’encontre des pays tiers mais également à l’encontre des personnes physiques ou morales. Ainsi, s’agissant de certains pays, comme l’Iran, l’Irak, la Biélorussie ou la Syrie, en raison de la situation démocratique et des droits de l’homme ou de la prolifération des armes nucléaires, le Conseil de l’Union européenne a pris des décisions à l’encontre de personnes ayant des liens avec le pouvoir du pays concerné en leur interdisant les transactions financières sur le territoire de l’Union européenne. Une forme de sanction est également d’interdire l’entrée d’une personne sur le territoire de l’Union. Les personnes visées par ces mesures peuvent introduire un recours contre la décision du Conseil devant le Tribunal. Le nombre de ces affaires a varié ces dernières années entre 50 et 100. L’une des particularités de ces affaires est qu’elles peuvent nécessiter la prise en compte de documents confidentiels touchant à la sûreté de l’Union européenne ou à celle d’un ou de plusieurs de ses États membres ou à la conduite de leurs relations internationales. À cette fin, le législateur européen a pris des mesures spécifiques pour concilier le respect du principe du contradictoire et l’intérêt de sauvegarder le caractère confidentiel des documents.

Marchés publics. Comme dans les États membres, les marchés publics organisés par les institutions de l’Union européenne sont réglementés de manière détaillée afin de faire respecter la mise en concurrence et de garantir les principes d’égalité de traitement et de non-discrimination. Les décisions du pouvoir adjudicateur sont susceptibles de recours devant le Tribunal qui, dans cette matière, doit souvent également statuer dans le cadre d’une procédure de référé pour donner rapidement une protection juridique avant la conclusion du contrat. Une vingtaine d’affaires de marchés publics sont annuellement introduites devant le Tribunal.

Accès aux documents. La transparence du fonctionnement des institutions de l’Union européenne s’est beaucoup développée ces dernières années. Ceci est notamment illustré par une réglementation commune sur l’accès aux documents administratifs. Grâce à cette législation, les citoyens européens ont souvent la possibilité d’accéder aux documents détenus par les institutions. Ces nouvelles dispositions ont produit une importante jurisprudence du Tribunal et de la Cour.

Recours contre les décisions des agences de l’Union européenne. La Commission est le principal organe exécutif de l’Union européenne. Toutefois, au cours des deux dernières décennies, plusieurs agences de l’Union européenne (comme, par exemple, l’agence européenne pour les produits chimiques) ont été créées pour exécuter des tâches spécifiques dans le cadre de la législation de l’Union européenne. Ces agences sont distinctes des institutions européennes. Leurs décisions peuvent être attaquées devant le Tribunal.

Fonction publique de l’Union. Par le nombre des affaires, les recours des fonctionnaires et agents de l’Union européenne constitue une matière importante (entre 100 et 150 nouvelles affaires par an). Les fonctionnaires et agents peuvent contester, devant le Tribunal, les décisions qui concernent notamment le recrutement, les droits et les obligations dans le cadre du travail, l’avancement et la promotion, les sanctions disciplinaires et la cessation des fonctions.

V. Pourvoi de la Cour de Justice

Les décisions du Tribunal peuvent être contestées devant la Cour de justice par la voie du pourvoi. Ce moyen de recours est limité aux questions de droit, ce qui fait que le Tribunal est la juridiction de première et dernière instance en ce qui concerne l’établissement des faits, un aspect souvent particulièrement important dans les affaires devant le Tribunal. Le nombre de pourvois introduits devant la Cour contre les arrêts du Tribunal a tendance à augmenter, en nombre, mécaniquement avec l’augmentation du nombre d’arrêts rendus par le Tribunal, mais, en pourcentage, il reste relativement stable, se situant, en moyenne, aux environs de 25 % des arrêts rendus par le Tribunal.

VI. La réforme de 2016 de l’organisation des juridictions de l’Union Européenne

L’augmentation du nombre des affaires devant le Tribunal et la longue durée de la procédure notamment dans les affaires de concurrence ont conduit à chercher des moyens pour améliorer le fonctionnement du Tribunal. Les traités prévoient deux pistes principales pour réformer l’organisation des juridictions. Premièrement, il est possible de créer des juridictions spécialisées chargées de connaître en première instance de certaines catégories de recours dans des matières spécifiques. C’est cette voie qui avait été prise en 2005, en créant le Tribunal de la fonction publique de l’Union européenne. Ce tribunal spécialisé a globalement donné satisfaction et a fait évoluer le droit de la fonction publique, en tenant compte des spécificités de cette matière. Ainsi a-t-il donné de l’importance au règlement à l’amiable des litiges ainsi qu’aux aspects du droit social et du droit de travail.

Un revirement important a été opéré en 2016 puisque les États membres ont décidé d’abandonner cette piste de réforme et d’opter pour la seconde possibilité prévue par les traités, à savoir l’augmentation du nombre de juges au Tribunal. Jusqu’au début de l’année 2016, le nombre de ces derniers correspondait, comme à la Cour de justice, au nombre des États membres. Le choix a été fait de doubler le nombre de juges en le fixant à deux par État membre. Cette augmentation se fera progressivement, de sorte que le doublement devrait être effectif à l’automne 2019. Ainsi, le nombre de juges devrait être à cette date de 56 (ou 54 si le Royaume-Uni n’est plus membre de l’Union). L’augmentation du nombre des juges a été accompagnée par la suppression du Tribunal de la fonction publique qui a pris effet à la fin du mois d’août 2016.

Cette réforme, longuement discutée et débattue, devrait permettre au Tribunal de rendre une justice rapide et de qualité. Le Tribunal pourra désormais trancher plus souvent les affaires dans une formation élargie, composée d’un nombre de juges plus grand que dans une chambre à trois juges. Il y a lieu de noter que, déjà avant la réforme, le Tribunal avait pris plusieurs mesures internes pour augmenter substantiellement sa productivité. L’un des défis futurs du Tribunal sera le maintien de la cohérence de sa jurisprudence, étant donné qu’il fonctionne sous la forme d’une juridiction généraliste sans spécialisation interne.

L’organisation des juridictions de l’Union européenne s’appuie dorénavant sur une structure à deux instances, alors que l’autre option aurait été d’avoir trois degrés de juridictions. L’augmentation de la capacité du Tribunal ouvre la possibilité de poursuivre les réformes. Une option serait de transférer de nouvelles matières d’affaires de la Cour de justice au Tribunal, ce qui pourrait inclure également des renvois préjudiciels dans des matières spécifiques.

Notas:

[1] « Par dérogation à la règle énoncée à l’article 256, paragraphe 1, du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, sont réservés à la Cour de justice les recours visés aux articles 263 et 265 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne qui sont formés par un État membre et dirigés :

  • a) contre un acte ou une abstention de statuer du Parlement européen ou du Conseil ou de ces deux institutions statuant conjointement, à l’exclusion :
    • des décisions prises par le Conseil au titre de l’article 108, paragraphe 2, troisième alinéa, du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne ;
    • des actes du Conseil adoptés en vertu d’un règlement du Conseil relatif aux mesures de défense commerciale au sens de l’article 207 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne ;
    • des actes du Conseil par lesquels ce dernier exerce des compétences d’exécution conformément à l’article 291, paragraphe 2, du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne.
  • b) contre un acte ou une abstention de statuer de la Commission au titre de l’article 331, paragraphe 1, du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne.

Sont également réservés à la Cour les recours, visés aux mêmes articles, qui sont formés par une institution de l’Union contre un acte ou une abstention de statuer du Parlement européen, du Conseil, de ces deux institutions statuant conjointement ou de la Commission, ainsi que par une institution de l’Union contre un acte ou une abstention de statuer de la Banque centrale européenne. »

[2] En 2014, 912 affaires avaient été introduites, dont 423 recours en annulation et 295 recours de propriété intellectuelle. En 2015, 831 affaires ont été introduites, dont 332 recours en annulation et 302 recours de propriété intellectuelle (voir rapport annuel 2015, activité judiciaire, de la Cour de justice, page 173). En 2016, 974 nouvelles affaires ont été introduites devant le Tribunal.